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  Portraits 

  Ce texte a fait l'objet d'une parution dans le numéro de janvier 2002 de la revue « Ecouter Voir »

    Après le portrait de Yann Dour,
    voici le texte de son  entretien  avec Gérard Nicollet.
    Pour lire le portrait « Yann Dour, guerrier du  râlé-poussé » yell3_5.gif

Gérard Nicollet. - Quest-ce que tu écoutais comme musique avant de commencer à en faire toi-même ?

 Yann Dour: - J'écoutais tout ce que les jeunes écoutaient à la fin des années 70, surtout du rock'n'roll et de la musique anglo-saxonne, Frank Zappa, les Rolling Stones... La première musique traditionnelle que j'ai entendue et qui m'a concerné, c'était la musique cajun, et je pense que ce n'est pas un hasard car c'est une musique qui peut être très rock, très blues. Il y a dans la musique cajun une façon de chanter avec ses tripes qui est assez proche de celle du rock.
J'ai découvert la musique bretonne assez tard, en revenant des Etats-Unis. Autant j'ai écouté et j'écoute encore de la musique cajun, autant je n'écoute jamais, et je crois que je n'ai jamais écouté de ma vie, de la musique bretonne. Je la pratique énormément car pour moi c'est vraiment une musique de praticien. En fait, à écouter, la musique bretonne est une musique qui m'emmerde !


Yann Dour et Nathan Abshire, en 1978, aux Etats-Unis.
Photo DR

Le diatonique  démystificateur

- Quand as-tu commencé à jouer de l'accordéon ?

- J'ai démarré l'accordéon diatonique il y a une vingtaine d'années mais je n'ai découvert la musique bretonne que quelque temps après. C'était surtout l'instrument qui me passionnait. Mais, en fait, je n'ai pas choisi l'accordéon, j'ai juste vu un mec en jouer en Bretagne et ça a été un choc. Je n'ai jamais analysé mon choix après. Je jouais davantage de la musique cajun que de la musique bretonne. Mais au départ ce qui me plaisait dans la musique cajun,  c'était la guitare et la façon de chanter.
En fait c'est un instrument avec lequel je me suis senti bien. Il a un côté assez démystificateur car ce n'est pas un instrument très impressionnant à voir.

Si je te raconte ça, c'est pour montrer que la renaissance de la musique bretonne tient en fait aux personnes qui se sont mis à en jouer ou à la danser plus qu'aux clients habituels qui viennent au concert ou achètent des disques. Aujourd'hui encore il y a très peu de concerts en Bretagne, il n'y a pas de public pour ça ! Ce qui est en fait particulier à la musique actuellement en Bretagne, c'est qu'elle est une musique d'acteurs et non de spectateurs. Les écoles de musique sont pleines à craquer, les festoù-noz aussi. - Dans ce cas, comment les musiciens traditionnels vivent-ils de leur musique ?

- Les musiciens vivent soit de la danse, soit d'autres musiques qu'ils jouent, soit des concerts en France et en Europe, soit des festivals d'été, avec le phénomène des créations. Une création n'est pas un concert avec lequel tu tournes beaucoup, mais tu proposes un projet original (ou, s'il n'est pas original, il doit être énorme) ; et tu es payé pour l'écriture. Les festivals d'été sont à la recherche de ce type de spectacle. Je reçois beaucoup de commandes de création, d'enregistrement, de gestion de projets musicaux...

-  Qu'est-ce qui explique le succès du diatonique ?

- Le diatonique tient toujours la palme pour plusieurs raisons. D'abord, on peut quasiment jouer toutes les musiques, même s'il faut parfois simplifier, et les praticiens de l'instrument demandent beaucoup de morceaux non bretons... Dans les fichiers qui servent à nos profs à Caruhel, il y a environ un tiers de musique bretonne, le reste en chansons de marins, chansons d'enfants, chansons populaires, chansons traditionnelles extra-bretonnes.

- Que penses-tu de la vague celte qui a envahi le marché discographique depuis quelques années?

- Quand on analyse ce qui se passe en Bretagne, on se rend compte d'un amalgame entre un phénomène qui a lieu en Bretagne et qui porte sur le renouveau de la pratique instrumentale de masse, et le renouveau de la musique bretonne qui pour moi n'est pas si flagrant, hormis bien sûr en fest-noz. Cette confusion est entretenue aussi par les praticiens eux-mêmes, qui sont soit jeunes et ne connaissent pas leur culture, soit s'en remettent à leur prof (qui lui-même s'est souvent improvisé formateur), soit par le secteur commercial concerné en créant des identités larges pour rassembler un public large. Le phénomène celte est de ceux-là.
Il permet de vendre largement mais a complètement dépossédé les jeunes Bretons (c'est la tanche d'âge la plus sensible à ce phénomène). de leur identité et de leur culture propre. Ecoute une compilation de musique celte, il n'y a pas beaucoup de musique bretonne dedans ! En outre, le rôle moteur du Festival interceltique est décisif car à chaque fois qu'il faut renouveler le spectacle, un « nouveau pays celte » arrive sur le marché. Le cas de la Galicie à cet égard est révélateur. Car ce qui se joue en Galicie sous l'étiquette celte n'est plus ni moins que de la musique irlandaise pompée quasiment telle quelle (dans les notes et dans les styles instrumentaux). Le résultat de tout ça n'est donc pas si positif.

Collectage, réactualisation et pédagogie

- Y a-t-il d'autres instruments aussi populaires que l'accordéon diatonique en Bretagne?

- L'instrument le plus pratiqué, c'est la bombarde, mais principalement en bagad (grande formation avec cornemuses et batterie écossaise). Cette pratique a été rapportée d'Ecosse par Polig Montjarret (fondateur, en 1949, de l'Assemblée des sonneurs - Bogaded ar Sonerien -, un des pionniers du renouveau des sonneurs en Bretagne, décédé le 8 décembre 2003).
Ensuite, on trouve la harpe, dont on n'a jamais trouvé trace en Bretagne! Bref, pour revenir à la situation actuelle de la musique en Bretagne, attention à l'amalgame! La musique bretonne est pratiquée principalement en musique de danse, mais, à cause de problèmes qu'il serait trop long d'évoquer ici, le répertoire diminue énormément. Sur les 400 danses traditionnelles existant en Bretagne, les musiciens de fest-noz en pratiquent une vingtaine, les autres se perdent tranquillement.
La position que Caruhel a adoptée dès le départ, ne me sentant pas concerné par l'identité celtique, c'est de défendre la culture populaire, donc celle pratiquée par le Breton de base. Travail de collectage donc, de remise à jour, de réactualisation du répertoire de danse des différents terroirs bretons., des chansons (pendant les repas, des airs pour marcher, etc.), travail dans les écoles aussi. Travail de réinjection des danses peu pratiquées. Travail de création de nouveaux répertoires sur les danses anciennes car l'une des causes de leur désaffection c'est l'esthétique du répertoire par rapport aux canons des jeunes musiciens. 

_ Penses-tu que ton travail avec des musiciens indiens ou tibétains peut être qualifié de world music ?

- Sur ce que j'écris actuellement, je ne sais pas si on peut appeler ça de la world, car, même s'il y a rencontre, je reste attaché à la prépondérance d'une identité forte. Je n'aimerais pas que world music se confonde avec mondialisation. Je ne travaille donc pas sur beaucoup de mélanges à la fois et j'essaie d'éviter les instruments trop anonymes (clavier par exemple). . Je reste fixé sur la couleur et l'âme, qui sont deux valeurs qui m'attirent en musique.

- En dehors de tes propres productions, avec quel distributeur travailles-tu?

- Je travaille régulièrement avec Coop Breizh, qui sont restés «bretons» dans leur production, alors que Keltia édite plutôt des produits celtes. Comme il y a énormément de disques qui sortent, il faut que notre produit soit bien préparé. Le tirage tourne autour de 2 500, 3 000 exemplaires, vendus dans l'année, à condition que le musicien assure lui-même une partie des ventes lors des concerts. Il faut ensuite réussir à la vendre en quelques mois, en moins d'une année, parce qu'après on sait que ça va rester dans les cartons.

C'est extrêmement dur d'avoir du facing, de se retrouver en bonne place dans les bacs des disquaires, d'avoir de la promo. C'est trop dur pour des petits produits comme les nôtres.

Yann Dour lors d'une interview en 1999. © Michel Rolland

 

On vend donc une partie de nos productions sur catalogue, parce que ce sont des produits assez pointus (pour des gens qui jouent du diatonique), et puis, pour l'autre partie, on se fait distribuer pendant quelques mois. Les ventes de disques ne sont pas toujours de gros coups commerciaux  pour nous, alors que cela peut être le cas pour des bouquins. 

- Est-ce qu'il n'y a pas une idée de résistance face à la suprématie commerciale des majors et des médias dans cette manière de faire, de produire et de vivre de la musique?

- Oui, absolument, il y a une idée d'artisanat dans ce que nous faisons. Les produits que nous créons, on essaye de les soigner, d'être original, d'apporter quelque chose qu'une grosse maison ne pourrait paradoxalement pas faire. Du fait que l'on est assez ciblé dans nos productions, on peut se permettre des gags, des clins d'œil (on fait par exemple des BD dans nos bouquins de musique), car l'on sait à qui on s'adresse. Même quand on vend un produit il ne nous échappe pas complètement, on sait qu'il va tomber entre les mains de quelqu'un qui est plus ou moins dans le même esprit que nous.

- N'y a-t-il pas de surcroît une dimension sociale et politique dans cette volonté de formation ?

Politique, ce n'est pas exactement le mot, mais il y a une notion de qualité de vie. J'essaie de faire passer une sorte d'écologie mentale. L'accordéon, c'est exactement ça. L'intérêt, avec l'accordéon, que les gens pratiquent, qu'ils changent leurs problématiques. L'intérêt, c'est de les rendre acteurs. Dans toute action de formation que je propose, c'est ce que je mets derrière. Je veux que les gens se découvrent moins bêtes à travers la musique. Et ça ce n'est pas en écoutant ou en commentant la musique que ça se fait, c'est vraiment en la pratiquant.
C'est cela qui fait que l'on change réellement. Alors, oui, bien sûr, là-dedans, il y a tout ce qui est antimondialiste, antiaméricain, échapper à cette collectivisation des sentiments, de ce qu'on bouffe, de ce qu'on vit. Il s'agit vraiment d'une démarche très sentie, très pensée, très modeste devant la vie; une notion de simplicité fondamentale que je cherche à faire passer. Je voudrais en fait que chaque Breton se prenne en main, devienne acteur, qu'il n'achète pas de disque, qu'il n'en n'écoute pas, mais par contre qu'il fasse de la musique et que tout le monde joue en Bretagne.

Caruhel animation, Edition Caruhel
et Oust Pruduction...

- Depuis le démarrage de Caruhel, comment es-tu arrivé à concilier tes différentes activités de musicien, formateur, éditeur ?

- Caruhel fonctionne depuis 17 ans, et j'habite au lieu-dit Caruhel depuis 23 ans. (NDLR: cet interview date de 2002.) L'association a grandi très régulièrement, mais il n'y a que six ou sept ans que l'équipe s'est étoffée. Nous sommes connus des institutions avec lesquelles nous collaborons régulièrement. Caruhel est composé aujourd'hui de trois structures indépendantes. J'ai passé beaucoup de temps à monter Caruhel car les trois activités de formation, édition et production ont toujours été menées parallèlement. J'ai même à certaines époques dû délaisser un peu mon métier de musicien pour mener tout ça. Les emplois-jeunes ont donné un peu d'oxygène (nous en avons deux actuellement), et j'ai donc repris mes activités, mais un peu différemment.

- As-tu de nouveaux projets en cours ou à venir ?

- Actuellement (vraiment en ce moment même), je suis en enregistrement, pour l'Education nationale, de deux CD de danse bretonne pour les enfants; je réalise avec Coop Breizh une série de treize CD sur les danses de Bretagne, terroir par terroir; je rentre en studio lundi pour enregistrer le troisième CD de Diaoulezed, les jeunes avec qui je joue dans Chansons bretonnes pour les enfants. Mais je suis également en mixage du troisième Bal en pays gallo, chez Coop Breizh encore. Il sort au printemps. En même temps, je commence à travailler sur une création-rencontre avec des musiciens tibétains, suite à la création, l'an dernier, de Jalshagar et Sangita avec de jeunes musiciens indiens. Je mène aussi trois PAC (projets scolaires de rencontre avec des artistes), je continue de gérer Caruhel animation, Edition Caruhel et Oust Pruduction...

Propos recueillis par Gérard Nicollet 

 

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DE YANN DOUR yell3_5.gif