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Portraits

Cet article a fait l'objet d'une parution dans la revue ArMen


 

    Jean-François Coatmeur est connu comme auteur de romans à suspense, passé maître dans l'art de l'intrigue. Sa notoriété a traversé les frontières et lui a valu d'être traduit en de nombreuses langues. Pourtant, son œuvre a rarement l'honneur des gazettes, bien que plusieurs de ses livres aient fait l'objet d'adaptations télévisuelles ou cinématographiques.

     


Jean-François Coatmeur
lors d'une séance de signatures.
(Photographie Michel Rolland)
 

en 1925 à Pouldavid-sur-Mer (commune aujourd'hui intégrée à Douarnenez), Jean-François Coatmeur a choisi sa région natale comme toile de fond de plusieurs de ses romans. Parallèlement à sa carrière de professeur de lettres classiques, il a abordé un genre littéraire considéré comme mineur par les thuriféraires de la littérature.

Pourtant, la lecture de son œuvre ne laisse pas d'être déconcertante pour les inconditionnels du thriller. « Je suis devenu auteur de romans à suspense par hasard », aime-t-il à rappeler. Le coup de pouce lui fut donné en 1956 par Thomas Narcejac, lui aussi enseignant, installé à Nantes, qui décela chez Coatmeur des prédispositions au maniement de l'intrigue.

Cette appréciation, de la part de celui qui formait avec Pierre Boileau le duo phare du roman à suspense français, fut sans doute déterminante. « L'important, pour moi, était de pouvoir m'exprimer entièrement par ma plume. Je savais qu'un jour j'y serais parvenu. » Après plusieurs ouvrages, l'aboutissement fut consacré en 1976 avec Les Sirènes de minuit, roman inspiré par le coup d'Etat perpétré au Chili par la junte militaire qui porta le général Pinochet au pouvoir et transposé à Brest, une ville qu'il connaît bien pour y avoir longtemps enseigné, et où il a élu domicile.

Le sens aigu de la tragédie humaine

« Si je n'avais pas été auteur de thrillers, j'aurais écrit des tragédies », avoue volontiers Jean-François Coatmeur; mais des tragédies héritées de la tradition hellénique, dont ne pouvait qu'être imprégné ce professeur nourri de culture classique. Dans son œuvre, pas de déterminisme, pas de fatalité implacable, mais des protagonistes confrontés à la loi, à la société et, surtout, à leur propre conscience.


© Michel Rolland

Dans La Dame des masques, le passage à l'acte d'un fils perturbé jette le trouble dans un village de fiction (Brélo, qu'il situe à la limite du Morbihan et du Finistère). Les esprits s'échauffent, un innocent est persécuté. Comme dans la  tragédie classique, l'action s'accélère en un crescendo dramatique, émaillé des imprécations de la foule, relayées ou attisées par les médias, coryphées modernes.

Jean-François Coatmeur semble traquer  derrière les apparences trompeuses les stigmates de la tragédie humaine. « Cela ne me dérange pas d'inventer des actes dramatiques se déroulant dans mon décor quotidien. Je veux simplement démontrer que le pire est possible partout, même ici », explique-t-il. Il faut éclairer ces propos à la lumière d'un roman (Des croix sous la mer), relatant une expérience douloureuse de sa vie, où il fit l'apprentissage de la violence. Le 5 août 1944, le jeune Coatmeur fut pris en otage, avec quelques compagnons d'infortune, par une patrouille de soldats allemands aux abois, fuyant devant l'offensive alliée et la Résistance. Ce ne fut que par miracle s'ils eurent la vie sauve.

Cet épisode marqua l'adolescent d'un sceau indélébile. L'œuvre de Jean-François Coatmeur, sans cesse traversée par une  tension née du dérèglement du quotidien, tente  peut-être  de stigmatiser cette violence qu'il ne cesse pourtant de dépeindre. A regarder de plus près, son œuvre était déjà en perspective dans sa première création littéraire, Et  tout le reste est nuit, une pièce de théâtre inspirée par la légende de Dahut. Selon la tradition, la fille du roi Grallon, accusée d'être la responsable  de  la déchéance morale d'Ys, fut sacrifiée pour conjurer la malédiction qui pesait sur la ville.  Prenant le contre-pied des idées reçues, Jean-François Coatmeur en fait une victime . « J'aime aussi l'ortie,  l'araignée, le crapaud », déclare-t-il.

Un écrivain proche des exclus

Cette assertion sonne comme une profession de foi. L'intérêt  de Jean-François Coatmeur semble se porter vers les exclus, « les victimes désignées à la  vindicte publique ». Le héros, chez lui, est celui qui choisit la voie dictée par sa conscience. Même au sacrifice de sa vie. Même si le chemin solitaire qui mène à la liberté est pavé de doute et de souffrance. « Tentation de l'abandon. Rentrer dans le rang, n'être plus qu'un homme parmi les hommes » (La Danse des masques). Vision proche du concept de la rédemption. « Je suis croyant. Je crois en la relation avec l'au-delà », déclare-t-il. Mais sa foi est celle des humanistes. Loin des dogmes, dont-il se méfie, puisqu'ils épousent top souvent les intérêts des puissants.

Si son identité régionale n'est pas délibérément revendiquée, sa culture transparaît à travers les « intersignes » évoqués par Anatole Le Braz dans sa Légende de la mort, prémonitions qui annoncent la mort d'un être cher ou les prémices d'un drame. « La corne à brume étirait sa plainte d'Ankou. » (La Nuit rouge). « En tant que breton, j'ai toujours été imprégné de l'idée de la mort », annonce-t-il. Souvenir des innombrables légendes issues de la tradition et des marins disparus en mer. En Bretagne , on ne badine pas avec la mort.

Si Jean-François Coatmeur a parfaitement maîtrisé l'art du suspense, son œuvre dépasse les poncifs du genre. Elle est la marque d'un romancier, qui, à l'instar d'un Simenon, a donné au polar ses lettres de noblesse.

Michel Rolland

Découvrez le Brest
de Jean-François Coatmeur

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