«Bretagne, terre des peintres»,
un siècle de peinture bretonne

CHATEAU DE SUSCINIO - Avant l'arrivée de Paul Gauguin en 1886 à Pont-Aven, la Bretagne avait déjà fait l'objet de nombreux travaux d'artistes de la région: c'est ce que veut démontrer l'exposition «Bretagne, terre des peintres», présentée conjointement au château de Suscinio (Morbihan) et au musée de Vannes jusqu'au 2 novembre 2003.
Plus de 130 œuvres de peintres bretons réunis au fil des ans par le département du Morbihan, mais aussi dans des collections de communes et dans les musées de Bretagne, sont rassemblés sur les deux sites, permettant de découvrir les œuvres de peintres diversement connus, certains illustres et d'autres parfois célèbres en leur temps puis oubliés.
Au travers des œuvres proposées, toutes les tendances de la peinture du XIXe siècle sont représentées, avec des oeuvres qui fixent les paysages, d'autres faisant la part belle aux hommes et rappelant l'histoire et les traditions de Bretagne.
Petits ou grands, les ports de Bretagne ont fait l'objet d'une attention particulière. Ainsi, l'ancien marin et écrivain Louis Garneray a immortalisé Lorient et Saint-Malo, Elodie la Villette a également choisi Lorient («Vue du port de Lorient», 1874) ou le «port de pêche de Pontivy», tandis que Gaston Rouillet préférait le «port de Larmor» (1878) et Eugène Boudin le «port de Camaret par ciel d'orage» (1873).

 

Camille Corot: «Bretonnes à la fontaine»

 

Théodore Gudin: «Tempête sur les côtes de Belle-Ile»

 Scènes de la vie rurale

D'autres ont immortalisé les paysages marins, comme Théodore Gudin avec son lumineux «Tempête sur les côtes de Belle-île» (1851), ou Jules Noël et ses «Falaises de Quiberon» (1863), d'où un groupe d'aristocrates, tels les peintres de l'époque, contemplent et dessinent les côtes.
Certains artistes se sont attachés aux métiers de la mer, préférant montrer comme Alexandre Le Bihan «La récolte du Varech» (1877), Alfred Guillou «La relève des casiers» (1880) ou comme Caroline Espinet «Le flambage d'un lougre» (1877). Les peintres n'hésitent pas non plus à montrer la face la plus sombre de la Bretagne, avec par exemple le «Naufrage sur la côte bretonne» de Paul-Emile Barthélémy (1852), ou les «Pilleurs de la mer» (1866) d'Evariste Luminais, qui délaisse la tragédie du naufrage au second plan, pour s'attacher aux personnages peu scrupuleux du premier plan qui attendent avec avidité le drame pour écumer l'épave.

Les scènes de la vie rurale ne sont pas en reste dans le choix des artistes, qui font de leurs oeuvres de véritables témoignages ethnologiques: «Le nouveau-né, intérieur breton» (1864) d'Eugène Leroux, «La faiseuse de bouillie, intérieur de ferme, environ de Quimper» (1847) de François Talec, ou «Le repas des paysans» (1832) d'Olivier Perrin présentent ainsi une vision réaliste de la vie quotidienne bretonne de l'époque, qu'affectionne également Camille Corot («Les bretonnes à la fontaine», 1842-1843), et Eugène Boudin («La bretonne à genoux»).
L'exposition permet en outre de faire découvrir au public le majestueux château de Suscinio, sur la presqu'île de Rhuys. Construit au début du XIIIe siècle et plusieurs fois transformé et agrandi, il fut la résidence d'été des ducs de Bretagne. Classé monument historique en 1840 par Prosper Mérimé,
il a fait l'objet depuis son rachat par le département du Morbihan, en 1965, d'un grand programme de rénovation de plus de 30 ans.

«Bretagne, terre des peintres», musée des Beaux-Arts de Vannes et château
de Suscinio, exposition s'étant tenue en 2003

 

Redécouverte de la musique
d'un compositeur contre-amiral
breton, Jean Cras

Le Breton Jean Cras (1879-1932), contre-amiral de la Marine française, mais aussi compositeur apprécié de son vivant par ses pairs - Maurice Ravel, Albert Roussel -, serait totalement oublié si la firme discographique Timpani n'avait pas décidé de réparer une injustice. Après avoir réalisé ces dernières années quatre enregistrements de sa musique de chambre vocale et instrumentale (mélodies, pièces pour le piano, concertos de piano et violoncelle etc.), Timpani publie cet automne sur trois CD la gravure de son drame lyrique, «Polyphème», inspiré d'un poème lyrique d'Albert Samain. Le poète y a revisité la légende d'Acis et Galatée en se plaçant du point de vue du géant mal-aimé Polyphème.

Cet ouvrage fut achevé en 1914 et Jean Cras mit à profit ses permissions pendant sa campagne dans l'Adriatique aux commandes du torpilleur «Commandant Bory» pour orchestrer sa partition.En 1921, elle était retenue comme premier prix par un Concours de la Ville de Paris et en 1922 elle fut créée avec succès à l'Opéra-Comique, sous la baguette d'Albert Wolff dans une mise en scène d'Albert Carré.

Le baryton connu Vanni Marcou interprétait le rôle-titre et l'oeuvre revenait à l'affiche lors de la saison 1924-1925, avant de tomber dans l'oubli comme pratiquement toute la production de Jean Cras.

A l'écoute de l'enregistement réalisé par le baryton Armand Arapian (Polyphème) sous la direction de Bramwell Tovey à la tête du Philharmonique de Luxembourg et du Choeur Vittoria d'Ile-de-France, on mesure à quel point est injuste l'ostracisme dont est frappée la musique de Jean Cras. D'abord il y a adéquation du texte et de la musique qui va droit au coeur de l'auditeur par sa générosité, son raffinement sans maniérisme.

Pour un spécialiste de Jean Cras, Michel Fleury, «les qualités humaines du compositeur-marin y sont pour beaucoup : dans son métier de marin, explique-t-il, il avait suffisamment fait l'expérience du dépassement de soi-même et de l'abnégation pour prendre l'exacte mesure du renoncement de Polyphème. Son amour de la mer et de la nature a fait le reste».

On raconte que pendant une de ses campagnes des années de guerre, il n'hésita pas à plonger pour sauver un de ses marins tombés à la mer. Né à Brest, Jean Cras composa dès l'âge de 13 ans, mais fils d'un médecin dans la marine, il répondit d'abord à l'appel de la mer. Reçu à 17 ans à Navale, il en sortit 4ème sur 70 et débuta alors une carrière particulièrement brillante (commandements en mer ou postes à l'état-major), tout en se formant seul à la composition. Un don pour les mathématiques lui permettait de se jouer des difficultés, tant en musique que dans son métier de marin (il a donné son nom à une règle rapporteur). Promu contre-amiral en 1931, il est major général du port de Brest, sa ville natale, lorsqu'il est emporté par une maladie foudroyante.